
Mythologie grecque
Thétis, la nymphe marine, avait été convoitée par Zeus et Poséidon, jusqu’au jour où une prophétie annonça que le fils qu’elle enfanterait serait plus puissant que son père. Les dieux décidèrent alors de la donner en mariage à un mortel, Pélée. Lors des noces, tous les immortels furent conviés — sauf Éris, qui jeta une pomme d’or et sema la graine de la guerre de Troie.
Thétis, fille du dieu marin Nérée, était belle et puissante, et Zeus comme Poséidon avaient autrefois voulu l’épouser. Puis vint la prophétie : le fils né de Thétis deviendrait plus grand que son père. Se souvenant qu’il avait lui-même renversé Cronos, Zeus refusa de risquer un enfant capable de menacer l’Olympe, et les dieux décidèrent de marier Thétis au héros mortel Pélée. Thétis n’accepta pas facilement cette union. Conseillé par d’autres, Pélée l’attendit sur le rivage et la saisit lorsqu’elle s’approcha de la terre. Dans ses bras, elle se changea en feu, en eau, en bête sauvage et en serpent, cherchant à échapper au mortel qui la retenait. Pélée supporta toutes ses métamorphoses et ne lâcha pas prise jusqu’à ce qu’elle cesse de lutter et accepte le mariage ordonné par les dieux. Les noces furent célébrées sur le mont Pélion, où la demeure de Chiron devint un banquet réunissant dieux et héros. Zeus, Héra, Athéna, Apollon, Artémis, Hermès et les puissances de la mer vinrent témoigner de cette union. Les Muses chantèrent, les coupes furent remplies sans cesse, et les dieux offrirent à Pélée des armes, une armure et des chevaux merveilleux dignes d’un héros. Mais Éris, la déesse de la Discorde, n’avait pas été invitée. Restée hors de la fête, elle apporta une pomme d’or et la jeta parmi les convives. On y lisait les mots « à la plus belle ». Héra, Athéna et Aphrodite crurent chacune que cet honneur lui revenait, et le banquet joyeux se trouva soudain fendu par la comparaison, l’orgueil et la rivalité. Le mariage de Pélée et de Thétis fut bien accompli, et Thétis donna plus tard naissance à Achille, dont la gloire dépasserait en effet de très loin celle de son père. Mais la pomme d’or continua de rouler vers un désastre plus vaste : la querelle des trois déesses entraînerait Pâris de Troie dans le jugement et conduirait de nombreux héros vers la guerre de Troie. Ce qui avait commencé comme une noce splendide sur la montagne portait déjà en secret l’étincelle d’un immense conflit.
Sur la côte du nord de la Grèce, les vagues montaient en longues nappes d’écume avant de se retirer vers les profondeurs. Là vivaient d’antiques divinités marines, et parmi elles se trouvait Thétis. Fille de Nérée, elle errait souvent avec ses sœurs au bord des récifs, dans les grottes noyées et sur les crêtes blanches des flots.
Thétis n’était pas seulement belle. Elle avait l’insaisissable mobilité de la mer et la longue vie des immortels. Zeus l’avait vue, Poséidon aussi. L’un régnait sur le ciel, l’autre sur les eaux, et tous deux avaient songé à faire d’elle leur épouse.
Mais les dieux apprirent bientôt une prophétie : l’enfant que Thétis mettrait au monde serait plus puissant que son père.
Ces mots, dans la bouche de Zeus, n’avaient rien d’inoffensif. Il savait mieux que quiconque qu’un fils pouvait renverser son père : n’avait-il pas lui-même arraché le trône à Cronos ? Poséidon ne tenait pas davantage à s’exposer à un tel péril. Thétis ne devait donc épouser aucun grand dieu.
Alors, sur l’Olympe, le regard des immortels se tourna vers un mortel. Cet homme s’appelait Pélée, fils d’Éaque, noble de naissance et célèbre pour sa vaillance. Un mortel vieillit, puis meurt ; même si Thétis devait lui donner un fils d’une force prodigieuse, cet enfant ne menacerait pas directement le pouvoir de Zeus. Ainsi fut décidée l’union de Thétis et de Pélée.
Thétis n’avait aucune envie d’épouser un homme.
Elle était née pour les eaux profondes, les grottes salées et les courants obscurs ; Pélée, lui, appartenait à la terre ferme, aux armes, à la poussière des chemins. L’arracher à la mer pour la conduire vers un mortel n’était pas une affaire qu’un ordre divin suffisait à régler.
Guidé par un conseil venu d’en haut, Pélée se rendit sur le rivage que Thétis fréquentait. Il ne l’appela pas de loin, ne la flatta pas de paroles brillantes ; il se cacha derrière les rochers et attendit que l’eau se retire, que la déesse s’éloigne de ses compagnes et s’avance seule vers la plage.
Le vent soulevait ses voiles, l’écume mouillait ses chevilles. Alors Pélée bondit de sa cachette et l’enlaça par-derrière.
Thétis se débattit aussitôt.
Ce n’était pas une femme ordinaire. Dans les bras de Pélée, son corps changea sans cesse : tantôt brûlant comme un feu, tantôt glissant comme l’eau, tantôt fauve et hérissé comme une bête, tantôt sinueux comme un serpent. Les bras de Pélée s’épuisèrent, sa peau se couvrit d’égratignures, et la peur lui serra le cœur. Mais il savait que, s’il cédait, Thétis regagnerait la mer et il ne la retrouverait plus jamais.
Il serra donc les dents. Sans parler, sans reculer, il la maintint contre lui de toute sa force.
Longtemps plus tard, les métamorphoses cessèrent. Le vent continuait de souffler, la mer de battre le rivage. Thétis comprit que ce mortel ne lâcherait pas prise, et que ce mariage avait été décidé par les dieux. Alors elle cessa de fuir et accepta enfin de devenir l’épouse de Pélée.
Les noces ne furent pas célébrées sous un toit ordinaire, mais sur le mont Pélion.
C’était la demeure de Chiron, le sage centaure. La montagne offrait des pins, des sources claires et des clairières ouvertes. Le jour venu, héros mortels et dieux immortels se rendirent ensemble au festin. Pour Pélée, tout cela avait l’allure d’un rêve : Zeus, maître du ciel, était là ; Héra, la reine des dieux, aussi ; Athéna, Apollon, Artémis et Hermès étaient présents ; les divinités marines montaient des flots en portant l’odeur salée de la mer ; les Muses chantaient, et leur voix résonnait dans les vallées.
On avait dressé des tables chargées de vin et de viande, et le feu faisait briller les vases de bronze. Les dieux s’assirent, burent, chantèrent et rirent. Pélée, vêtu pour son mariage, se tenait au milieu de ces convives immortels, à la fois honoré et presque aveuglé par tant d’éclat. Lui qui n’était qu’un mortel partageait ce jour-là la table des dieux.
Les dieux offrirent aussi des présents.
On remit à Pélée des armes et une armure, ainsi que des chevaux fougueux. Ce n’étaient pas de simples bêtes : ils couraient comme le vent et traîneraient un jour des chars sur les champs de bataille. Pour un héros, rien n’était plus précieux que des lances bien trempées et des chevaux d’une telle race.
Thétis était assise à ses côtés. Elle avait quitté le rivage et était devenue l’épouse de Pélée. Le chant du banquet montait toujours plus haut, les coupes se remplissaient sans cesse. À ne voir que cet instant, on aurait pu croire l’histoire accomplie : une déesse mariée à un héros, les dieux présents pour bénir l’union, et les torches allumées jusque dans la nuit.
Mais hors de cette joie, une déesse n’avait pas été invitée.
Elle s’appelait Éris, la Discorde.
On savait ce qu’elle apportait avec elle : là où elle passait, les paroles paisibles se changeaient en querelles, et les rires d’un banquet tournaient à la colère. Comme les noces devaient être un jour d’allégresse, on avait préféré ne pas l’y convier. Aucune invitation ne lui avait été envoyée, aucune coupe n’avait été dressée pour elle, aucun chant ne lui avait été réservé.
Éris l’apprit, mais elle ne se retira pas.
Elle vint jusqu’aux abords du Pélion et entendit, venus de l’intérieur, la musique et les éclats de rire. La lumière des torches passait entre les arbres ; les voix des dieux montaient du festin. Debout dans l’ombre, elle tenait une pomme d’or.
Ce n’était pas un fruit ordinaire. Sa peau semblait parcourue de reflets d’or, comme si le soleil s’y était posé. Éris n’entra pas en criant et ne renversa aucune table. Elle se contenta de jeter la pomme au milieu du banquet, où elle roula jusqu’aux pieds des dieux.
Sur le fruit étaient écrits ces mots : « À la plus belle. »
Un instant, le bruit sembla se suspendre. Les dieux regardèrent la pomme et comprirent aussitôt qu’elle n’était pas un simple présent, mais une étincelle tombée dans la paille sèche.
Héra la vit. Reine de l’Olympe, épouse de Zeus, elle ne supportait pas qu’on méconnaisse sa dignité. Athéna la vit aussi. Déesse de la sagesse et de la guerre, elle ne cédait jamais quand il s’agissait d’honneur. Aphrodite, enfin, ne pouvait détourner les yeux : la beauté était sa propre puissance la plus éclatante.
Toutes trois estimèrent que la pomme leur revenait.
La joie du banquet s’effondra. Là où l’on chantait encore un instant plus tôt, l’air se tendit soudain. Aucune des trois déesses ne voulait reconnaître une rivale plus belle qu’elle. Éris ne dit plus rien : son dessein était accompli.
Le mariage de Pélée et de Thétis eut pourtant bien lieu.
Le héros mortel épousa la nymphe marine, et les dieux furent témoins de cette union. Plus tard, Thétis donna naissance à un fils, Achille. Et cet enfant devait être, en vérité, plus grand encore que son père.
Mais la pomme d’or lancée au milieu du banquet n’était pas oubliée.
La querelle entre Héra, Athéna et Aphrodite s’envenima jusqu’à ce qu’il fallût un arbitre. C’est alors qu’un jeune prince de Troie, Paris, fut entraîné dans le litige des déesses. Pour gagner son jugement, chacune lui promit un don. La petite pomme, jetée sur l’herbe d’un banquet nuptial, finit ainsi par rouler jusqu’aux murs de Troie.
Ainsi, les noces de Pélée et de Thétis furent à la fois une fête éclatante et l’origine d’un grand malheur. Le chant des montagnes s’éteint, les coupes se vident ; mais la discorde qu’Éris avait semée resta, comme un feu caché dans l’ombre, attendant le jour où elle embraserait héros et cités.