
Mythologie grecque
Au retour de Crète, Thésée oublie de hisser les voiles blanches. Le vieux roi Égée croit son fils mort, se jette à la mer et disparaît. Dans le deuil, Thésée monte sur le trône, puis unit les villages dispersés de l’Attique, faisant d’Athènes une véritable cité sous son autorité.
Après avoir tué le Minotaure, Thésée quitta la Crète avec les jeunes Athéniens qu’il avait sauvés. Avant son départ, il avait promis à son père Égée que, s’il revenait sain et sauf, la voile noire du navire serait remplacée par une voile blanche. Mais la fuite, l’escale à Naxos et la perte d’Ariane s’enchaînèrent si vite que lui et ses compagnons oublièrent le signal. Lorsque le navire approcha de la côte de l’Attique, la voile noire pendait toujours au mât. Égée guettait depuis les hauteurs ; en voyant cette voile sombre, il crut que Thésée était mort en Crète. Le vieux roi n’attendit pas que le navire accoste et se jeta dans la mer. Thésée ramenait les enfants d’Athènes, mais il avait perdu son propre père. Après la mort d’Égée, Thésée hérita du trône dans le deuil. Il comprit vite qu’Athènes avait bien un roi, mais que l’Attique demeurait composée de villages, de lignages et de pouvoirs locaux dispersés. Les montagnes, la plaine et le littoral avaient chacun leurs chefs, leurs autels et leurs usages, et tous n’obéissaient pas encore à la cité comme à un seul peuple. Thésée parcourut donc l’Attique pour convaincre les chefs locaux et les gens ordinaires d’accepter un ordre commun. Il ne s’appuya pas seulement sur la force : il laissa aux nobles une part d’honneur et promit aux plus modestes une vie plus sûre. Peu à peu, les assemblées, les rites et l’autorité se tournèrent vers Athènes, et les habitants de l’Attique commencèrent à se penser comme les membres d’une même cité. Pour rendre cette union visible, Thésée institua des fêtes et des sacrifices communs, où les gens des différents districts venaient à Athènes pour concourir, échanger et honorer les mêmes dieux. Il ne fut plus seulement le héros du Labyrinthe, mais le roi qui rassembla l’Attique en un seul corps civique. La voile noire apporta la mort d’Égée, mais elle plaça aussi Thésée devant l’œuvre de refonder Athènes.
L’île de Crète était déjà loin derrière eux, et le vent gonflait les voiles du navire. Debout à la proue, Thésée regardait se lever une mer par vagues successives. Derrière lui se trouvaient les jeunes Athéniens qu’il avait arrachés aux ténèbres de Minos. Ils n’iraient plus nourrir le Minotaure, cette créature à corps d’homme et tête de taureau qui réclamait tant de vies.
Dans l’entrepont, on entendait encore des sanglots étouffés et des voix basses. Certains dormaient roulés sur eux-mêmes, les bras serrés autour des genoux ; d’autres caressaient les planches du pont, comme s’ils n’osaient pas croire qu’ils vivaient encore. Thésée parlait peu. Il avait tenu entre ses mains la pelote que lui avait donnée Ariane, et l’épée avec laquelle il avait abattu le Minotaure. À présent, l’épée était rangée, le fil avait accompli sa tâche, mais son cœur n’était pas léger pour autant.
Après avoir quitté la Crète, ils firent halte à Naxos. Les anciens récits ne s’accordent pas sur ce qui advint alors à Ariane : pour les uns, un dieu l’enleva ; pour d’autres, Thésée fut contraint de repartir sans elle. Quoi qu’il en soit, quand le navire reprit la mer, la princesse crétoise n’était plus à ses côtés. La mer était vaste, les voiles claquaient dans le vent, les rameurs s’affairaient, les hommes surveillaient l’horizon et les îles lointaines, et personne ne songea à ce qui comptait le plus.
Avant le départ de Thésée pour la Crète, son père Égée lui avait fait une recommandation claire : si le navire revenait sain et sauf, il faudrait hisser des voiles blanches ; si l’entreprise échouait, les voiles noires devaient rester en place. Ces voiles sombres étaient le signe du navire envoyé au malheur, la couleur que craignait depuis longtemps Athènes. Or, cette fois, le bateau ramenait des vivants ; dans la cale, des enfants allaient retrouver leurs parents. Pourtant, la voile au mât était toujours noire.
Au loin, la côte d’Athènes apparut peu à peu. Les rochers, le port et les pentes se dessinaient avec netteté dans la lumière du jour. Les gens à bord se mirent à crier de joie, à se frapper l’épaule, à appeler leurs proches par leur nom. Thésée aperçut lui aussi sa patrie ; mais lorsqu’il leva les yeux et vit cette voile sombre, son cœur se serra d’un coup.
Mais il était trop tard.
Égée veillait sans cesse au bord de la mer.
Depuis le jour où Thésée avait quitté Athènes, le vieux roi montait souvent sur les hauteurs pour guetter la route qui menait à la Crète. Tous les neuf ans, Athènes livrait ses jeunes gens et ses jeunes filles, et les parents les remettaient en pleurant ; chacun savait qu’un tel navire ne rapportait presque jamais de bonne nouvelle. Mais cette fois, l’espoir et la peur se mêlaient autrement, car son fils était à bord. Thésée n’était pas un prince délicat élevé entre des murs : il venait de Trézène, il avait soulevé des rochers, retrouvé l’épée et les sandales que son père avait laissées, puis débarrassé la route d’Athènes de brigands en tout genre. Égée connaissait son courage, et c’était justement pour cela qu’il tremblait davantage encore.
Ce jour-là, une forme se dessina sur la mer. D’abord on distingua le mât, puis la coque, enfin la voile haute et noire. La nouvelle tomba sur le vieux roi comme une eau glacée.
Égée n’attendit pas que le navire accostât. Il crut son fils mort en Crète, englouti dans le labyrinthe comme tant d’autres malheureux avant lui, et plus jamais rendu à Athènes. Il se tint sur les hauteurs du rivage ; devant lui brillait la mer, et derrière lui soufflaient le vent et le fracas des vagues. Le poids des années d’inquiétude l’écrasa d’un seul coup, et il ne trouva plus la force de tenir. Il se jeta dans la mer.
Plus tard, on donna à cette étendue d’eau le nom de mer Égée, comme si elle avait gardé la mémoire d’Égée.
Quand le navire toucha enfin terre, les cris de joie se changèrent vite en appels de détresse. Thésée apprit que son père n’était plus, et ce fut comme un coup porté en plein cœur. Il revenait avec la victoire, mais aussi avec la nouvelle que la cité venait de perdre son roi. Les jeunes gens sauvés coururent vers leurs familles ; sur le port, certains pleuraient, d’autres tombaient à genoux pour remercier les dieux. Thésée, lui, restait au milieu de cette foule sans parvenir à apaiser son âme.
Il avait vaincu le monstre dans le labyrinthe, mais il n’avait pas su tenir la promesse d’un fils envers son père.
À la mort d’Égée, Athènes ne pouvait rester sans roi. Thésée était son fils, et c’était lui aussi qui avait sauvé les enfants de la cité ; les Athéniens le reconnurent donc comme successeur.
Mais le trône ne lui fut pas remis au milieu des chants et des banquets. Thésée commença par faire les funérailles de son père, offrit les sacrifices convenables et veilla à ce que chaque rite fût accompli comme il fallait. On alluma des feux dans le palais, on égorgea des victimes devant l’autel, les anciens murmuraient entre eux, les femmes pleuraient Égée. Thésée traversa ce tumulte de voix pour gagner la place où son père avait siégé.
Ce n’était pas un siège léger.
Il comprit vite qu’Athènes avait bien un roi, mais que l’Attique n’était pas encore une terre unie. Partout s’éparpillaient des bourgades et des lignages, avec leurs autels sur les collines, leurs chefs sur la plaine, et leurs gens qui se tournaient d’abord vers les notables du lieu quand un conflit survenait. À Athènes, on pouvait bien parler au nom de tous ; au loin, cependant, beaucoup n’étaient pas disposés à considérer les ordres de la ville comme les leurs. En temps de guerre, ils se rassemblaient ; mais quand régnait le calme, chacun gardait sa propre fontaine, ses champs, ses troupeaux et ses sanctuaires.
Thésée savait qu’un simple nom hérité de son père ne suffirait pas à faire de ce territoire un tout. Il avait vu les brigands du chemin écraser les passants, et il avait vu le palais de Crète faire plier des cités plus faibles que lui. Si l’Attique demeurait morcelée, elle subirait encore des pressions ; on y enverrait de nouveau des enfants vers des navires de deuil.
Alors il entreprit une tâche plus difficile encore que de tuer un monstre : faire admettre aux habitants de l’Attique qu’ils n’étaient pas seulement les gens d’un village, d’un clan ou d’une seule parcelle de terre, mais aussi les habitants d’Athènes.
Thésée ne resta pas assis dans le palais à attendre qu’on vienne lui rendre hommage. Il sortit d’Athènes et parcourut l’Attique.
Il alla voir les chefs des montagnes comme ceux des plaines ; il parla dans les assemblées des bourgs ; il s’entretint avec les anciens près des autels. Les routes étaient poudreuses, l’ombre des oliviers glissait sur le sol, et les bergers levaient de loin les yeux sur lui. Certains accueillaient volontiers ce jeune roi qui avait tué le Minotaure ; d’autres se taisaient avec méfiance.
Les chefs locaux avaient bien des raisons de s’inquiéter. Jusqu’alors, ils rendaient la justice chez eux, percevaient les taxes, présidaient les rites, et on venait leur demander conseil dans les affaires. Si tout passait à Athènes, leur pouvoir diminuerait. Il y eut donc des silences, des hésitations, des questions. « Pourquoi abandonnerions-nous à la ville les coutumes laissées par nos ancêtres ? » demandèrent-ils.
Thésée ne commença pas par les menaces. Il chercha à convaincre. Il proposa de réunir à Athènes les conseils dispersés et les maisons communes, afin que les grandes décisions fussent prises dans un même lieu. Si l’Attique restait divisée, disait-il, un ennemi pourrait l’atteindre morceau par morceau ; si elle se rassemblait en une seule cité, les navires, les soldats, les fêtes et les lois pourraient agir ensemble.
Au peuple des campagnes, il promit une vie plus sûre. Ils ne seraient plus livrés au bon vouloir des puissants du lieu, ni broyés dans les querelles de village contre village. Aux hommes en vue, il laissa leur honneur et leur place dans la nouvelle cité : il ne les dépouillait pas, il les faisait entrer dans une communauté plus grande. Certains se laissèrent persuader ; d’autres comprirent que le vent avait tourné et acquiescèrent sans joie ; d’autres encore demeurèrent mécontents, mais n’osèrent pas s’opposer ouvertement au héros revenu vainqueur de Crète.
Peu à peu, Thésée rassembla ainsi les forces éparses de l’Attique. Les assemblées locales et les décrets convergèrent vers Athènes, et le foyer commun, les autels publics, devinrent le centre de tous. On ne dit plus seulement : « Je viens de tel village » ; on commença à dire : « J’appartiens à Athènes. »
Pour que cela ne reste pas une simple parole, Thésée institua des fêtes et des rites communs. Les habitants de l’Attique se rendaient désormais en même temps dans la ville pour offrir des sacrifices aux mêmes dieux, assister aux concours, échanger des marchandises et entendre battre le cœur d’une seule cité.
L’agora se remplissait toujours davantage. Les paysans des montagnes apportaient du lait de chèvre et des peaux ; les gens du littoral arrivaient avec du poisson et du sel ; les potiers exposaient leurs vases cuits ; les femmes traversaient les rues de pierre en portant des corbeilles. La fumée montait des autels, les jeunes gens concouraient, les anciens, à l’ombre, racontaient le temps où chaque village vivait à part. Ceux qui n’avaient autrefois été réunis qu’en temps de guerre se voyaient désormais lors des fêtes, et peu à peu ils avaient le sentiment de former un même peuple.
La tradition dit aussi que Thésée réorganisa les habitants en divers groupes et fonctions : certains s’occupaient des sacrifices, d’autres de la terre et des affaires familiales, d’autres encore des métiers et du travail manuel. Les récits anciens ne concordent pas entièrement sur ce point, mais tous se souviennent qu’il fit d’Athènes autre chose qu’un amas de villages, et qu’il lui donna la forme d’une cité.
Ce ne fut pas une œuvre aussi éclatante que la mise à mort d’un brigand, ni aussi spectaculaire que l’épreuve du labyrinthe. Il n’y eut ni un seul coup d’épée, ni un monstre terrassé d’un instant. Tout se fit par des voyages répétés, des négociations, des sacrifices et des proclamations, par l’instant où les chefs locaux acceptèrent le nouvel ordre, et par celui où les familles ordinaires entrèrent ensemble dans la ville pour célébrer la même fête.
Ainsi Thésée devint, aux yeux des Athéniens, un roi immense. Sa gloire ne venait pas seulement du navire qui revenait de Crète, mais aussi de l’œuvre par laquelle il avait soudé l’Attique en une seule cité.
Pourtant, le début de son règne resta marqué par la mort de son père.
Chaque fois qu’on parlait de cette mer, on se rappelait Égée découvrant la voile noire depuis le haut du rivage ; et chaque fois qu’on célébrait le retour des jeunes gens sauvés, on ne pouvait oublier la tragédie née d’un simple oubli. La victoire et le deuil s’étaient abattus ensemble sur le jeune roi, si bien que sa couronne n’avait rien de brillant : elle semblait plutôt pareille à une pierre mouillée par les vagues, lourde et froide.
Thésée ne se laissa pas enfermer dans son chagrin. Il prit en main l’Athènes que son père lui laissait, puis il rapprocha de cette ville les terres dispersées de l’Attique. Les navires continuaient de quitter le port, les feux sacrés continuaient de s’allumer sur les pentes, et les habitants commencèrent à vivre sous un nom commun.
Dès lors, Thésée ne fut plus seulement le jeune héros qui avait pénétré dans le labyrinthe et tué le Minotaure. Il fut aussi le souverain sur le trône d’Athènes, l’homme qui avait uni des villages et des lignages en une seule cité. Les voiles noires avaient causé la mort d’Égée et porté Thésée au pouvoir ; mais ce qu’il accomplit après son deuil demeura dans la mémoire des Athéniens.