
Mythologie grecque
La reine d’Ithaque qui attend
Pénélope est la reine d’Ithaque, l’épouse d’Ulysse et la mère de Télémaque. Après le départ de son mari pour Troie puis ses longues années d’errance, elle affronte seule les prétendants qui envahissent le palais, les richesses et le pouvoir royal. Par la ruse du tissage et du détissage, elle retarde un remariage forcé ; puis, au retour d’Ulysse, elle garde une méfiance douloureuse mais lucide, jusqu’à ce que le lit nuptial impossible à déplacer prouve son identité. Elle n’est pas seulement l’épouse fidèle qui attend : elle est aussi la reine qui, privée d’armée et de pouvoir direct, protège la maison, l’héritier et sa propre capacité de jugement.
Reine d’Ithaque, fidélité conjugale, protection du foyer, ruse du tissage, continuité du pouvoir royal, épreuve prudente
Métier à tisser, linceul, arc d’Ulysse, douze haches, lit nuptial impossible à déplacer, manteau pourpre, broche d’or
Pénélope appartient à la tradition royale de la région de Sparte et est généralement présentée comme la fille d’Icarios. Elle épouse Ulysse, roi d’Ithaque, devient reine d’Ithaque et donne naissance à Télémaque. Lorsque Ulysse part pour la guerre de Troie, Télémaque n’est encore qu’un nourrisson ; dix ans de guerre, puis dix autres années de retour impossible, soumettent son mariage et son statut de reine à une longue épreuve faite d’absence, de rumeurs et de pressions politiques.
Le cœur de son histoire ne se trouve pas sur le champ de bataille, mais dans la maison occupée. En l’absence d’Ulysse, le palais d’Ithaque devient le lieu de rassemblement des prétendants. Officiellement, ils demandent la main de la reine ; en réalité, ils consument les troupeaux et le vin d’Ulysse, tout en convoitant le trône et les biens. Pénélope est à la fois l’épouse solitaire que l’on veut contraindre et celle qui protège les droits successoraux de son fils ainsi que l’ordre de la maison royale.
Pénélope n’est pas une déesse, mais une reine mortelle. Sa force vient de la retenue, de la mémoire, des lois de l’hospitalité, de l’autorité domestique et de la ruse. Elle ne prend pas la mer comme Ulysse et ne dispose d’aucune arme pour chasser les prétendants, mais elle sait faire du métier à tisser, du lit nuptial, des rites d’accueil et des questions éprouvantes des instruments de résistance.
Son trait le plus célèbre est la prudence. Elle n’attend pas aveuglément : elle juge sans cesse entre l’espoir et le doute. Elle veut croire qu’Ulysse est encore vivant, mais ne se fie pas aux nouvelles rapportées par des inconnus ; elle aime son mari, mais ne reconnaît pas aussitôt pour lui un vainqueur qui affirme être Ulysse. Sa fidélité est donc faite d’intelligence et de défense, non de simple soumission.
Dans le récit du retour de l’Odyssée, Pénélope retarde les prétendants grâce à la ruse du tissage. Elle déclare qu’elle doit d’abord achever le linceul du vieux Laërte : le jour, elle travaille au métier ; la nuit, elle défait ce qu’elle a tissé. La ruse dure des années, jusqu’à ce qu’une servante révèle le secret et que les prétendants la forcent à cesser de gagner du temps. Le métier à tisser devient ainsi le symbole du temps qu’elle arrache à une situation de faiblesse.
Quand Ulysse revient à Ithaque, Athéna l’aide à se déguiser en mendiant couvert de haillons. La nuit, Pénélope fait venir cet étranger et lui demande s’il a entendu parler d’Ulysse. L’inconnu invente qu’il a jadis reçu Ulysse en Crète et donne des détails précis : un manteau pourpre, une broche d’or, le serviteur Eurybate. Ces mots font pleurer Pénélope de douleur. Elle veut croire, mais conserve son doute ; elle demande à Euryclée de laver les pieds de l’hôte, et la vieille nourrice reconnaît Ulysse à sa cicatrice, mais le secret est provisoirement retenu.
À l’approche du danger décisif, Pénélope annonce un concours avec l’arc d’Ulysse : elle épousera celui qui saura tendre l’arc et faire passer une flèche à travers douze haches. En apparence, cette décision ressemble à un choix de mari imposé ; en réalité, elle conduit l’issue vers une épreuve capable de reconnaître le véritable maître. Ulysse récupère ainsi son arc, tue les prétendants et reprend le palais.
Même après la mort des prétendants, Pénélope ne reconnaît pas aussitôt l’homme qui se tient devant elle. Elle éprouve Ulysse par le lit nuptial, en ordonnant délibérément qu’on le déplace hors de la chambre. Le véritable Ulysse sait que ce lit ne peut être déplacé, car il est enraciné dans un olivier vivant et a été bâti de ses propres mains. Ce secret partagé par les deux époux finit par prouver l’identité du revenant et permet au mariage longtemps séparé de se reconnaître à nouveau. La scène montre que la prudence de Pénélope n’est pas froideur, mais l’ultime seuil qu’elle doit encore protéger après vingt ans de danger.
Dans la tradition grecque ancienne, Pénélope ne possède pas un culte étendu comme les divinités de l’Olympe, mais son influence littéraire et culturelle est considérable. Elle est souvent vue comme le modèle de la fidélité conjugale, tout en incarnant aussi l’intelligence domestique, la stratégie du délai et la condition politique des femmes. Les lecteurs des époques ultérieures n’ont cessé de voir en elle deux forces à la fois : l’endurance de celle qui attend son mari, et la capacité de préserver son jugement par la parole, le rite et la ruse sous la pression du pouvoir masculin et de la violence.
Son image porte aussi une tension. Réduire Pénélope à la « fidèle épouse » affaiblit son initiative dans le récit ; ne voir en elle qu’une « stratège » fait oublier sa solitude réelle, son chagrin et sa peur prolongée. Sa grandeur tient précisément à ceci : elle ne demeure pas ferme sans souffrir, mais transforme son chagrin en action prudente dans un palais où il ne reste presque plus aucun espace sûr.
Pénélope est, dans l’Odyssée, le personnage qui répond en miroir à Ulysse. Ulysse traverse les périls de la mer par la ruse ; Pénélope garde par la ruse la maison restée à terre. Ulysse cache son identité pour éprouver les autres ; Pénélope l’éprouve à son tour par le lit nuptial. Leurs retrouvailles ne sont pas une simple réunion heureuse, mais la reconnaissance mutuelle de deux êtres longtemps éprouvés, longtemps contraints de se défendre par l’esprit.
Elle parle souvent avec douceur et mesure, mais n’accorde pas facilement sa confiance. Elle pleure, s’épuise, cherche des réponses dans les rêves et les présages ; et, au moment décisif, elle propose un concours d’arc qui conduit l’arrogance des prétendants vers son jugement. Comme reine d’Ithaque, sa dignité vient du refus de laisser ses oppresseurs définir son destin ; comme épouse d’Ulysse, sa loyauté n’est pas une attente silencieuse, mais la garde lucide de ce lit que seul le véritable revenant peut comprendre.