
Mythologie grecque
Le héros fulgurant de Troie
Achille est le fils de Pélée et de Thétis, déesse marine, le prince des Myrmidons et le plus puissant comme le plus dangereux des héros grecs de la guerre de Troie. Entre une longue vie et une gloire impérissable, il choisit l’éclat d’une existence brève, mais il est aussi entraîné par la colère, l’orgueil blessé, son profond attachement à Patrocle et la cruauté de la vengeance ; son retrait du combat coûte très cher aux Grecs, et son retour sur le champ de bataille, où il tue Hector, pousse aussi son propre destin vers son terme.
Gloire héroïque, guerre, vengeance, vitesse, destin, guerre de Troie
Lance, bouclier divin, armure d’Héphaïstos, char, cheveux blonds, talon, Myrmidons
Achille naît à la frontière du mortel et du divin. Son père, Pélée, est le roi des Myrmidons, et sa mère, Thétis, est une déesse de la mer. Parce que sa mère connaît la prophétie, elle comprend mieux que quiconque la voie qui attend son fils : s’il reste dans sa patrie, il pourra connaître une vie plus longue et plus paisible ; s’il part pour Troie, il obtiendra la gloire la plus éclatante parmi tous les héros, mais mourra jeune.
Avant le début de la guerre de Troie, Thétis tente de cacher Achille sur l’île de Skyros, dans le palais de Lycomède, en le mêlant aux princesses afin de le soustraire à l’appel des Grecs. Mais Achille ne peut pas vraiment se transformer en jeune fille discrète de palais ; Ulysse le met à l’épreuve par la ruse, et le bruit des armes et du combat révèle sa nature. Achille quitte finalement Skyros et s’engage sur le chemin de guerre que sa mère redoute plus que tout, et auquel lui-même ne peut jamais tout à fait échapper.
Achille n’est pas un dieu régnant sur un domaine particulier, mais l’image extrême de la « gloire brève » dans la tradition héroïque grecque. Il est célèbre pour sa vitesse, sa force et sa puissance de combat presque irrésistible : il est l’arme la plus tranchante de l’armée grecque, mais aussi la force la plus difficile à maîtriser. Sa lance, son char, ses cheveux blonds, son armure forgée par les dieux et le bouclier façonné par Héphaïstos composent une figure héroïque à la fois éblouissante et dangereuse.
Sa force ne se confond pas avec une vertu stable. Achille peut convoquer l’assemblée de l’armée pour demander la cause de la peste, et protéger le devin Calchas afin qu’il dise la vérité ; il peut accueillir avec chaleur les envoyés venus négocier, rôtir la viande de ses propres mains et verser le vin. Mais il peut aussi, parce qu’Agamemnon lui prend Briséis, refuser de combattre et demander à sa mère d’implorer Zeus afin que les Grecs souffrent de son absence. Son sens de l’honneur est si intense qu’il frôle la dureté, et son amitié est assez profonde pour l’arracher à la colère muette et le ramener sur le champ de bataille sanglant.
L’Iliade se déploie autour de la colère d’Achille. Dans la dixième année de la guerre de Troie, Apollon envoie une peste parce que son prêtre Chrysès a été humilié. Achille convoque l’assemblée et demande à Calchas d’expliquer l’origine de la colère divine ; Agamemnon doit rendre Chryséis, mais prend en compensation Briséis, la captive d’Achille. Achille estime que sa dignité a été publiquement piétinée : il se retire donc du combat et demande à Thétis de supplier Zeus de faire sentir aux Grecs le prix de son absence.
Quand Hector repousse les Grecs jusqu’aux navires, Agamemnon envoie Ulysse, Ajax le Grand et Phénix avec de riches présents pour rechercher la réconciliation. Achille les reçoit encore selon les devoirs de l’amitié, mais refuse d’être acheté par des cadeaux. Il affirme que la dignité perdue ne peut être réparée par de l’or, des chevaux, des femmes ou des cités, et promet seulement de reconsidérer les choses lorsque le feu atteindra ses propres navires. Par cet entêtement, sa colère cesse d’être seulement une blessure personnelle : elle devient un poids qui pèse sur le destin de toute l’armée.
Le tournant vient de la mort de Patrocle. Patrocle revêt l’ancienne armure d’Achille et mène les Myrmidons au secours du camp des navires, mais il poursuit trop loin l’ennemi et tombe devant les murailles, sous l’action d’Apollon et d’Hector. En apprenant la nouvelle, Achille saisit de la cendre et la répand sur sa tête, puis se jette à terre en pleurant. Il sait que s’il tue Hector, sa propre mort s’approchera elle aussi, mais choisit malgré tout la vengeance. Thétis obtient pour lui une nouvelle armure auprès d’Héphaïstos ; sur le bouclier sont figurés des cités, des champs, des noces, des procès, des moissons, des vignes, des troupeaux, des danses et des étoiles, comme si tout le monde humain avait été martelé dans le métal.
Une fois réarmé, Achille rejoint Hector devant les murailles. Avant de mourir, Hector lui demande de rendre son corps, mais Achille refuse et traîne sa dépouille jusqu’au camp des navires grecs. C’est son moment le plus glorieux et le plus sombre : il venge son ami, mais prolonge sa colère en humiliant un mort. Plus tard, le vieux roi Priam entre de nuit dans le camp ennemi et supplie à genoux qu’on lui rende le corps de son fils. Achille se souvient alors de son propre père, Pélée ; il pleure enfin avec le vieillard et rend Hector aux Troyens pour qu’ils l’ensevelissent.
La mort d’Achille appartient aux traditions postérieures à l’Iliade. Le récit raconte qu’après avoir tué Memnon, il poursuit encore les Troyens jusqu’aux portes Scées ; Apollon, protecteur de Troie, aide Pâris à décocher la flèche mortelle qui le frappe au talon. Achille tombe devant la porte de la ville, et les Grecs livrent un rude combat aux Troyens pour récupérer son corps. Thétis surgit de la mer avec les Néréides pour le pleurer ; les Grecs célèbrent ses funérailles et placent ses cendres avec celles de Patrocle. Après sa mort, ses armes forgées par les dieux provoquent encore la querelle entre Ajax le Grand et Ulysse, faisant de la « gloire » un héritage dangereux.
Dans la Grèce antique, Achille n’est pas seulement un guerrier de poésie : il reçoit aussi sacrifices et commémorations dans le culte héroïque. Son nom est lié à la plaine de Troie, aux rivages de l’Hellespont, aux funérailles héroïques et aux jeux commémoratifs ; dans le récit, les concours funèbres célébrés pour lui prolongent l’institution de la gloire héroïque et rappellent que l’honneur n’est jamais une récompense légère, mais qu’il s’accompagne souvent de corps morts, de querelles et de nouvelles morts.
Par son influence littéraire, Achille devient l’un des héros les plus importants de la tradition épique occidentale. L’Iliade ne le présente pas comme un simple vainqueur : elle conserve ensemble sa colère, son choix, ses larmes, sa cruauté et sa compassion tardive. Lorsque les générations suivantes parlent de gloire héroïque, de destin bref, d’éthique guerrière, de dignité personnelle et de conflit entre responsabilité individuelle et responsabilité collective, Achille est presque toujours un nom incontournable.
Le cœur d’Achille n’est pas l’« invincibilité », mais le fait d’être appelé en même temps par la gloire et par la mort. Il est jeune, rapide, orgueilleux ; il peut mettre l’ennemi en fuite sur le champ de bataille, mais aussi jouer de la lyre sous sa tente et chanter les exploits des héros passés. Il est extrêmement sensible à l’humiliation, extrêmement loyal envers ses amis, extrêmement cruel envers ses ennemis ; il peut refuser les présents d’un roi, puis s’adoucir devant Priam en se souvenant de son père.
Ainsi, Achille se comprend mieux comme un héros tragique que comme un guerrier parfait. Sa grandeur est réelle, et ses fautes le sont tout autant. Lorsqu’il choisit la gloire, il n’ignore pas le prix à payer ; lorsqu’il accepte enfin de rendre le corps d’Hector, il n’efface pas sa violence, mais entrevoit brièvement, après la dette de sang, une humanité partagée. C’est cette coexistence de l’éclat et de la faille qui fait d’Achille la figure la plus rayonnante, et aussi l’une des plus inquiétantes, de la guerre de Troie.